Casa pia : l’origine du projet
Avant Braga, avant le Sporting CP, avant Manchester United, tout a commencé à Casa Pia. Retour sur la saison fondatrice de Rúben Amorim, là où le 3-4-3 est né.
Introduction : la troisième division comme point de départ
Quand on parle de Rúben Amorim aujourd’hui, on parle de Manchester United, de titres au Sporting CP, de finale d’Europa League malheureusement perdue. Mais pour vraiment comprendre qui il est et ce qu’il construit, il faut remonter à l’été 2018. À un club de la banlieue de Lisbonne que personne ne regardait. À une troisième division que peu de gens suivent.
Casa Pia, saison 2018-2019. C’est là que tout commence vraiment.
Je suis le travail d’Amorim depuis ses débuts, et ce qui se passe à Casa Pia cette saison-là n’est pas juste une étape de carrière. C’est un laboratoire. C’est l’endroit où naît le système, où se forge le caractère, et où on comprend pour la première fois ce que le mot « philosophie » veut dire dans la bouche de ce coach.
Avant Casa Pia : le stage chez Mourinho
Un détail que beaucoup ignorent : avant de rejoindre Casa Pia, Amorim effectue un stage d’une semaine auprès de José Mourinho à Manchester United lors de la saison 2018-2019.
C’est révélateur du personnage. À peine retraité, il va observer les meilleurs. Pas pour copier, mais pour comprendre. Il aurait pu commencer directement à entraîner — il choisit d’abord d’apprendre.
Il existe d’ailleurs une intensité partagée dans le comportement sur le banc des deux hommes, Mourinho ayant qualifié Amorim de « maître provocateur » en raison de ses jeux d’esprit stratégiques avec ses adversaires.
Deux semaines plus tard, il est sur le banc de Casa Pia. L’écart entre les deux univers est vertigineux. C’est exactement là qu’Amorim est à son meilleur.
→ Pour mieux comprendre le parcours complet d’Amorim, consultez l’article : Rúben Amorim : comprendre son projet de jeu au-delà des résultats
Un départ difficile et une décision qui change tout
Les débuts sont compliqués : il perd ses deux premiers matchs. La fierté blessée et le doute s’installant, il annonce que si son équipe perd le troisième match, il partira.
C’est un pari fou pour un entraîneur débutant. Mais c’est aussi une démonstration de ce qui définit Amorim : il ne fait jamais les choses à moitié.
Ce qui se passe ensuite est fondateur. Lors du match suivant, il change son système et joue avec une défense à trois pour la première fois. Avec ce nouveau système, Casa Pia entame une série d’invincibilité.
C’est la naissance officielle du 3-4-3. Pas sur un tableau blanc dans une académie de football. Dans l’urgence, sous pression, face à des joueurs de troisième division qui gagnent leur vie dans ce championnat. L’équipe enchaîne six victoires consécutives dans la foulée.
Un entraineur qui métamorphose ces équipes
Ce que j’ai toujours trouvé fascinant chez Amorim, c’est qu’il ne se contente pas de travailler la tactique. Il transforme l’environnement entier du club.
L’une de ses premières décisions à Casa Pia est de reprogrammer les entraînements tôt le matin. Il exige que la pelouse soit tondue et arrosée régulièrement pour favoriser un jeu rapide. En troisième division, ce genre de détails n’existe pas. Amorim les impose quand même.
Il introduit les bains de glace, davantage de travail physique pour prévenir les blessures, et des tests physiques qui n’existaient pas auparavant. Certains dirigeants du club rechignent. Des processus étaient en place depuis longtemps. Amorim passe outre, avec respect mais sans hésitation.
Sur le plan purement tactique, le journaliste Filipe Balreira du quotidien Record note que « cette équipe se démarque par ses facultés défensives, Amorim travaillant énormément sur l’alignement défensif ». En phase défensive, le 3-4-3 se mue en 5-2-3 par des pistons qui s’alignent avec le trio défensif. Le milieu défensif verrouille l’axe devant cette ligne.
On retrouve exactement les mêmes principes aujourd’hui à Manchester United. Six ans plus tard. La cohérence est totale.
La sanction qui entraine la démission
En janvier 2019, tout s’arrête. La Fédération portugaise de football sanctionne Amorim et son club pour avoir donné des consignes durant deux matchs alors qu’il n’avait pas encore les diplômes nécessaires. Le club écope d’un retrait de six points, et Amorim est condamné à 2 600 € d’amende et à un an sans pouvoir entraîner.
En mai 2019, le TAS annule toutes les condamnations. Il aurait donc pu rester, reprendre l’équipe, finir la saison. Mais à la surprise générale, il décide quand même de partir.
Ce qui se passe dans le vestiaire ce jour-là, je l’ai lu plusieurs fois et ça me touche à chaque fois.
Gonçalo Gregório, meilleur buteur de l’équipe cette saison-là, se souvient : « J’ai regardé à côté de moi, le joueur pleurait. Puis j’ai regardé autour, d’autres étaient en larmes. Il n’est pas juste un entraîneur. Il est comme un père. Un ami. »
Le capitaine et plusieurs joueurs tentent de le retenir. « Nous sommes sur ce bateau ensemble », lui disent-ils. Amorim tente de cacher son émotion en regardant par-dessus son épaule, mais lui aussi est touché.
Il aurait pu rester. Il choisit de partir parce que c’est, selon lui, la bonne décision. Pas la plus confortable. La bonne.
Les enseignements pour le futur
Amorim n’a pas peur de prendre des décisions risquées. Il le montre à Casa Pia dès les débuts : menacer de partir s’il perd encore, puis tout changer tactiquement dans la foulée. Cette capacité à remettre en question ce qui ne fonctionne pas, à choisir ses convictions plutôt que le confort, sera une constante tout au long de sa carrière.
La preuve par l’exemple : son premier gardien titulaire à Casa Pia, André Paulo, se blesse gravement au genou deux semaines après le départ d’Amorim. Un an plus tard, quand Amorim arrive au Sporting CP, son premier recrutement est ce même gardien. Il n’oublie pas ceux qui ont cru en lui.
Casa Pia remporte finalement le titre de troisième division et monte en deuxième division à la fin de la saison 2018-2019. Sans lui. Mais grâce aux bases qu’il a posées.
Conclusion : les bases étaient déjà là
Ce que je retiens de cette saison à Casa Pia, c’est que le Rúben Amorim qu’on voit aujourd’hui était déjà entier en 2018. Le système, les exigences, le rapport humain avec ses joueurs, la capacité à prendre des décisions difficiles — tout était déjà là, en troisième division, avec des joueurs qui gagnaient leur vie au mois.
Le 3-4-3 qu’on analyse avec les pistons de Manchester United, les rotations en losange, la construction depuis le gardien, tout ça est né sur un terrain de la banlieue de Lisbonne, après deux défaites, face à une équipe qui n’avait rien à perdre.
C’est souvent dans les contextes les plus modestes que les grandes philosophies se construisent. Casa Pia en est la preuve.

